samedi 22 décembre 2007

Histoire de la crapote acte I : les précurseurs (ou proto-crapoteurs)

Nous savons d'ores et déjà que, bien que masquée, la crapote a toujours existé et existera toujours. Cependant, il semble nécessaire de fixer les barres sur les I et les points sur les T (encore un peu de crapote!) afin d'avoir une idée plus précise de l'illumination de la crapote.

La crapote se vit, se ressent. Quand Saül est devenu Paul, il n'a pas réellement vu Dieu, mais une forme aliénée de la crapote. Il peut réellement, par cette illumination, être considéré comme l'un des précurseurs de la crapote. On ne peut pratiquer le crapotage sans cette forme de surprise permanente, cette joie intense de la découverte instantanée des saveurs exquises inconnues jusqu'alors. C'est de cette joie dont parlait Spinoza, qui donnait la voie à la perfection de l'âme, par l'amour intellectuel de Dieu. Là encore, Dieu a servi d'alibi pour redéfinir un peu mieux la crapote, comme libre-nécessité. Car on l'a vu précédemment, la crapote est la seule chose qui "agit par la seule nécessité de sa nature" : elle n'a pas de règles, et elle détermine tout, par chaînes causales.

Dans les proto-crapoteurs, il y a donc eu Spinoza, St Paul. On peut également parler de révélation pour un certain Gracchus Babeuf, certes plus tardivement, mais d'une façon très efficace : "Plus de propriété individuelle, la Terre n'est à personne, les fruits sont à tout le monde". Cette phrase peut-être considérée comme le leitmotiv de la crapote : pour le temps d'une partie, les joueurs mettent en commun leurs compétences, leurs idées, leurs savoirs, leurs indentités, leurs biens et leur argent. Il y a une suspension de la propriété, dans un respect mutuel et une saine émulation. Ce précurseur a été précédé par d'autres sur ce thème, et a eu des successeurs : Thomas Münzer, Robert Owen, Fourier... Dans un certain extrêmisme, Karl Marx transformé la crapote en programme politique, et, en cela, on pourrait parler de "schisme de la crapote"... Cependant, les schismes et les écoles de la crapote feront l'objet d'un autre article.

Nous avons vu les aspects théoriques du proto-crapotage. Prenons maintenant les aspects pratiques. Marcel Mauss, sans le savoir, nous a offert une documentation considérable sur le crapotage dans les sociétés traditionnelles, à travers ce que l'on a longtemps appelé le "don". Ce don a été considéré par Mauss comme un "fait social", car il s'agit d'un phénomène imposé à l'individu par le collectif. En effet, en tant qu'"échange-volontaire-obligatoire", le don maussien répond à la règle fondamentale de la crapote : "il est interdit de refuser une partie de crapote". Mauss a fait des recherches sur les sociétés polynésiennes, les Maoris, et d'autres sociétés dites "archaïques", et il est clair que le refus de recevoir et de donner en échange conduisait généralement à la guerre.
Au fond, comment mieux définir la crapote que par la pratique du Potlatch, ces grandes fêtes où la rivalité se manifestait par des dons gigantesques que l'on avait l'obligation de recevoir, et qui nécessitaient que l'on réponde par un présent d'égale valeur ?
Certes, le crapotage n'est pas un "échange" à proprement parler, puisqu'il ne dure que pendant la partie, et englobe bien plus d'actions qu'un simple mouvement de biens d'une main à une autre. Mais l'esprit de crapotage est là : faire confiance à l'autre, être inventif, être meilleur dans le don de soi pour gagner.

Dès le proto-crapotage, c'est le peuple qui s'est illustré le mieux dans cette pratique, et des théoriciens ont apporté les fondements philosophiques à sa compréhension et à sa maîtrise. Nous verrons que la crapote a suivi une évolution similaire, lors de la révolution industrielle.

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